Le journal de Lou

Aux appels manqués

Quand mon téléphone sonne, je regarde l’écran et je me demande si il est bien utile de décrocher. Un nom familier s’affiche et malgré ça je me pose la question : je décroche ou pas ? Qu’est-ce que vous feriez à ma place ?

Mon père, mes beaux-pères, mon frère, mon oncle ont mon numéro mais ils ne m’appellent jamais. Au moins ils ne font pas semblant de faire semblant. A la rigueur, un SMS de l’un pour me dire qu’il peut passer chez moi ou de l’autre pour m’autoriser à passer chez lui. Ce n’est jamais une invitation lancée du fond du coeur. C’est plutôt une alerte pour me prévenir qu’à ces moments-là ils ont un peu de temps à perdre.

Aujourd’hui, tout comme j’arrive à ne pas décrocher (et même à ne pas rappeler quand je me sens très forte), j’arrive à leur dire non, à protéger ma volonté et mon espace vital.

Il n’y a que deux numéros entrants : ma mère et mes grands-parents. Si j’hésite tant à répondre, c’est que je sais (à quelques mots près) quels sont leur genre de discours.

Ma mère n’est plus une mère pour moi depuis longtemps. Ce rôle, comme un vêtement, ne lui va plus. Je l’ai rangé dans la penderie des places à prendre dans ma vie. Je m’entends mieux avec elle depuis qu’on ne vit plus ensemble. Depuis qu’elle a quitté le foyer d’abord puis lorsque j’ai pris mon indépendance. Elle est probablement plus présente aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été par le passé. Il lui arrive encore d’essayer d’enfiler sa robe de maman de temps en temps. Trop juste ou mal taillée. Nous (mon frère et moi) sommes des adultes aujourd’hui. Autant nous n’avons plus les mêmes besoins, autant elle ne peut plus nous traiter comme elle aurait pu le faire si ça nous semblait légitime.

Un appel de sa part signifie généralement qu’elle traverse une période de frustration et/ou de paranoïa. La plupart du temps, je ne ressens pas l’envie de lui confier quelque chose ni même de lui parler. Depuis toujours, les sujets que j’essaie d’aborder avec elle dérivent vers sa personne. Elle se sent inévitablement attaquée même si dans les faits rien de ce qui est évoqué ne lui est arrivé. Quand il lui arrive d’en reparler, elle est persuadée de l’avoir lu quelque part sans se rappeler où… Je ne sais pas si je suis claire.

Ce que je peux vivre est totalement secondaire, transparent et systématiquement ramené à son propre vécu et ses expériences. Extrapolées et modifiées au besoin. Elle ne m’écoute jamais parce qu’elle a un besoin viscéral d’être au devant de la scène. Elle aussi a oublié que je suis sa fille et que je pourrais, si je me considérais comme telle, prétendre à certains droits. Elle ne respecte pas mes convictions, mon histoire et mes valeurs, construites pierre par pierre au fil des années. A être la mère de mon frère, à être ma mère et mon père à la fois. Elle me voulait différente tandis que je ne cherchais qu’à faire ma connaissance et à vivre ma propre vie.

Mes grands-parents ont choisi de s’éloigner de la région parisienne. Je crois qu’ils n’ont pas évalué à ce moment-là que cela signifiait également mettre de la distance avec leur famille et s’isoler de tout. Alors ils s’ennuient dans leur programme bien arrêté sur le rythme d’une journée. Il est impensable qu’il n’en soit pas de même pour les autres. Il est inconcevable que je ne sache pas à l’avance ce que je vais faire heure par heure sur les deux prochaines semaines. Je ne suis pas parfaite mais nous avons clairement chacun nos angoisses à notre façon.

A chaque jour sa sortie dans un périmètre et des heures bien précises. La mer ? Trop de vent : ça fait froid, ça décoiffe, c’est humide, ça laisse du sel dans les cheveux… La campagne ? Avec ses routes étroites, ces cailloux qui tordent les pieds, ces champs qui ne s’arrêtent jamais… On aurait pu croire au bonheur d’avoir un peu de tout à porter de main et de voiture.

Quand je vais les voir, éternelle rebelle, je me régale de tous ces éléments qui me fouettent et me ravigotent !

Je suis leur petite-fille qui ne va jamais bien même quand elle affirme le contraire, qui est toujours fatiguée quand on l’appelle en fin de semaine. On l’appelle parce qu’elle ne nous appelle jamais même quand c’est elle qui a fait le numéro. On parle de la météo et, comme rien de bon ne peut arriver, on ne croit pas qu’il puisse faire beau ailleurs parce qu’on ne voit jamais le ciel plus loin que celui de la fenêtre de la cuisine. On raconte la vie des voisins : la grossesse de la femme, la voiture du bonhomme dont la plaque d’immatriculation ne vient même pas d’ici qui se gare ici puis là, le palmier dans leur jardin… On n’est pas intrusifs. Pas du tout ! La mauvaise foi ? Jamais ! On entend mal même quand on entend bien. A notre âge, on a le droit d’entendre ce qui nous arrange. Dans le pire des cas, on forcera le passage : on marchera sur les fleurs, on piétinera la bonne humeur, on réduira ta volonté et tes nouveaux espoirs à des illusions qui rentreront dans la normalité qui nous convient.

Depuis peu, j’ai décidé d’espacer mes appels pour espacer les remarques déplaisantes, rabaissantes et culpabilisantes que je me prends à chaque fois. Ce n’est pas moins les aimer, c’est moins leur tendre la perche pour me faire du mal et me démoraliser. Parce que je me sens vraiment mal quand je raccroche. J’ai compris que si je veux mieux me connaitre et laisser les autres me découvrir, je ne peux pas me reposer sur ces lavages de cerveau hebdomadaires. Tous ces mots qui arrivent à me persuader que je ne vaux rien et que je ne suis pas une bonne personne. La vérité, c’est que je n’en sais rien encore mais que j’aimerais bien le découvrir et m’en laisser l’opportunité.

Je pensais écrire une lettre à toutes ces personnes pour leur dire noir sur blanc ce que j’éprouve à chaque fois qu’on se voit, à chaque fois que nos voix se croisent. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Les écrire, ne serait-ce que pour moi, sans forcément les envoyer, pourrait déjà m’aider et me faire du bien.