Le journal de Lou

Deux fois de trop

Depuis que ce nouveau collègue est arrivé, je me suis retrouvée deux fois totalement seule avec lui dans le bureau. Ce sont deux moments qui ont été vraiment très pénibles à supporter.

La première fois, il s’est levé sans un mot, s’est faufilé derrière moi pendant que je travaillais. J’étais très concentrée et je ne lui ai vraiment pas prêté attention. Pourquoi le ferais-je ? Chacun fait ce qu’il veut et est libre de ses mouvements dans ce service. Je pensais qu’il allait simplement récupérer quelque chose dans une des armoires et, tout d’un coup, je me suis sentie sale.

J’ai sursauté et je me suis tournée. Il était là, assis à la place de ma collègue en congés. Son siège était tourné vers moi et il me regardait. Ou plutôt, il m'observait dans une position à la limite du suggestif. J’ai été très agressive : "qu’est-ce que tu fais là ? Ne me regarde pas comme ça, ça me gêne !"

Il m’a dit que j’étais tellement concentrée qu’il n’avait pas osé m’interrompre. Il voulait me poser une question sur un sujet totalement lambda que j’ai pris immédiatement pour un prétexte bidon. L’experte en la matière était en pause. Il aurait suffit soit de me poser la question depuis son poste (juste en face du mien), soit d’attendre sagement qu’elle revienne. Mais combien de temps est-il resté comme ça, ce malade ?

Quand il s’est relevé, il a mis sa main sur mon épaule en faisant ce qui pourrait s’apparenter à une "caresse" de réconfort en me disant : "Je suis sûr que tu vas tous nous surprendre et que tu feras de grandes choses un jour." De quel droit pose-t-il sa main sur moi ? Et qui est-il pour juger aussi petitement ce que je fais aujourd’hui. Qu’est-ce que ça veut dire ?

La seule chose qui va te surprendre de ma part, c’est la claque dans la gueule que tu vas te prendre incessamment sous peu !

La deuxième fois, il est revenu s’installer au même endroit et dans la même position malgré ma première réaction. Je suis restée très vigilante. Je gardais un oeil sur lui. Je ressentais le même malaise se reproduire. Il a entamé sur un sujet professionnel qui me concerne directement en me demandant ce que j’en pensais. En quoi ce que je pense le regarde ? Qu’il se mêle de ses affaires !

Il nous avait demandé un peu plus tôt dans la semaine quels étaient nos fruits préférés. De tous les choix possibles, il a fallu qu’il prenne les miens. Il m’a dit qu’il avait acheté des framboises et que la moitié me revenait de droit. J’en n’ai pas mangé une seule. Plutôt crever ! Il m’a aussi récité un poème "philosophique" qui lui faisait penser à moi… Il me l’a dit en ajoutant : "c’est beau, hein ?" Non, ce n’était pas beau. C’était pathétique. Profondément pathétique et grossier.

Quand il s’est relevé, son badge d’accès a dû tomber de sa poche et ma collègue l’a trouvé à son retour. Elle est au courant de mes mauvaises impressions et de cette méfiance constante que m’inspirent ce collègue. Du coup, en voyant son pass, elle a très vite compris qu’il avait recommencé. Elle a dû repartir en réunion mais elle a pris son portable avec elle : si j’ai un problème, je peux appeler au secours.

En rentrant à la maison, j’ai regardé comment j’étais habillée. Je ne portais rien de particulier qui invitait à ce genre d’attitude. Je suis grosse et peu maquillée. Mes vêtements sont tout ce qu’il y a de plus classique. Je n’ai rien d’une provocatrice et je ne sais pas séduire. Même si je le savais, ça ne serait pas à son attention. Je ne comprends pas ce qu’il fait ni pour quoi il le fait.

Je suis allée voir notre chef au retour du déjeuner aujourd’hui. Je n’ai plus réfléchi à ce qui se faisait ou non. J’avais besoin de lui en parler, d’éveiller en elle ce point de vigilance. Parce que je ne veux pas fuir ni le laisser nourrir une forme de crainte à chaque fois que je peux me retrouver seule avec lui. Je pense notamment à ce déplacement professionnel que nous allons devoir faire en binôme au mois de janvier. Je veux me sentir en sécurité.

Je sais bien que je suis cataloguée comme la "fragile" du service, celle qui s’emballe pour rien… Je veux être prise au sérieux même si je n’ai pas de témoins sur qui m’appuyer (et ça doit l’arranger sans doute). Ma chef n’était pas surprise. Je ne sais pas si elle me croit. Je sais juste qu’elle me connait mieux que lui. J’espère qu’elle m’accordera sa confiance et sa protection sans mettre ma parole en doute ou contre la sienne.