Le journal de Lou

Les brouillons ne sont pas visibles aux lecteurs

A l’heure où je relisais mon premier écrit de vendredi, mon frère m’appelait. Dans la journée, il m’avait envoyé un SMS pour me dire que notre mère lui avait trouvé un appartement. Je suis littéralement tombée des nues.

Je comprends que son temps de trajet joue un rôle très important dans son organisation d’étudiant. Science de l’ingénieur. Rien que ce titre en jette. Quand mon frère nous avait dit qu’il se lançait dans cette branche, on était tous impressionnés par son ambition. En SI, la charge de travail est juste énorme. Il est bon scientifique mais il ne sait pas du tout gérer son temps ni ses priorités. C’est généralement aux autres de le faire. C’est aussi un gros dormeur ce qui par définition ne rime pas avec ponctualité.

Son année a commencé sur un coup de bluff. Il s’est présenté à son école trois jours avant la rentrée en prétendant qu’il avait été appelé pour s’y inscrire - ce qui était faux bien entendu mais il a voulu tenter le coup. Il disait qu’il n’avait rien à perdre. Mon frère a encore une fois prouvé qu’il savait manipuler à son avantage. D’un côté j’étais contente qu’il ait trouvé une école et de l’autre j’espérais qu’il n’avait pas pris la place d’un autre étudiant… Plus le temps passe et plus j’arrive à me convaincre qu’il faut mentir pour réussir sa vie. Mon frère l’a compris.

Maintenant qu’il est sur les rails, il se rend compte de la réalité de ses choix et du temps quasi-inexistant qu’il lui reste pour réviser et vivre. Je sais qu’il n’a rien demandé et que c’est ma mère qui est à l’origine de la démarche. Ma réaction est aussi vive que partagée.

Je suis inquiète. Comment mon frère va réussir à subvenir à ses besoins alors qu’il ne gagne pas sa vie ? Notre mère et son père (nous n’avons pas le même père) vont lui payer le loyer en attendant les APL mais qu’en est-il du reste des factures : l’eau, l’électricité, le gaz, les meubles, la nourriture ? Certes il sera à 15 minutes à pieds de son école mais à quel prix… Notre chienne ira temporairement chez ma mère. C’est la seule qui va vraiment y gagner au change : une immense maison et un grand jardin rien que pour elle !

Je suis aussi soulevée par une vieille idée un peu rouillée qui grince de temps à autre. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ma mère n’aurait jamais fait ça pour moi. Là, en 24 heures, le problème est réglé aux frais de la princesse.

Mes parents croient beaucoup plus en mon frère qu’en moi. Mon père m’a même déjà dit qu’il trouvait mon frère plus intelligent que moi - ce qui est peut-être vrai après tout. Mes grands-parents m’ont dit très récemment que oui, j’avais toujours été mise à l’écart. Ce sentiment de favoritisme n’est pas une invention de ma part : il m’a été formulé de vive voix à plusieurs reprises tout au long de ma vie. Oh, je sais que c’est trop tard pour moi, que je n’aurai jamais les mêmes intentions ni la même attention.

Je me demande ce qu’il aurait fallu que je fasse pour être traitée à égalité. Mes parents m’ont refusé les études que j’aurais aimé faire même si j’avais toutes les aptitudes pour briller. Est-ce que les parents font un premier enfant juste pour s’essayer et en font éventuellement un deuxième comme on se laisse une seconde chance ? Ma vie n’était qu’un coup d’essai, la feuille de brouillon où on jette des idées un peu floues. Mon père m’a dit que si c’était à refaire, il ne le referait pas. Et c’est aussi ce qui rend dur de prendre goût à cette vie qu’on m’a donné quand je sais d’où je viens.

Est-ce une si mauvaise chose au bout du compte ? C’est juste très fatiguant de se battre, de se présenter sans être "désolée d’exister". Aujourd’hui je sais que tout ce qui m’appartient a été obtenu à la sueur de mon front. Ce que j’ai, je ne le dois à personne. J’aime à croire que moi aussi j’ai de quoi être fière de mon parcours même si il est très différent de celui de mon frère, même si il est aux antipodes de ce qu’on attendait peut-être de moi.