Le journal de Lou

Permis d'aimer

Je suis retournée à l’auto-école lundi dernier. J’avais cette idée en tête de faire d’une pierre deux coups. C’est-à-dire reprendre un cours de conduite avant de rendre visite à mes grands-parents et avoir une conversation avec Fr€d. J’avais le coeur qui battait à la chamade mais j’étais déterminée.

Papi s’est fait une entorse aggravée et mamie a une "épine" dans le pied. Ils ne sont pas très en forme et je pensais prendre le volant pour les aider au maximum pendant mon séjour. Je n’ai pas conduit depuis des mois. Depuis que j’ai dû rendre ma voiture à cause du prix exorbitant de l’assurance. J’ai tellement peu aimé conduire seule que j’ai peur d’avoir tout oublié.

Je n’ai pas vu ni parlé à Fr€d depuis le mois de mai mais je continue de penser aux moments qu’il m’a fait vivre, aux choses qu’il m’a dites. C’est aussi une façon d’avouer que je continue de penser à lui. J’y pense tellement fort qu’il m’arrive d’en souffrir et je ne suis pas sûre de le mériter. Ma détermination est partie de là : je crois qu’il est temps pour moi de passer à autre chose. D’une façon ou d’une autre, avec ou sans lui, mais il faut que je sois fixée.

J’aurais pu lui proposer de rester en contact la dernière fois que nous nous sommes vus. Ca aurait été la chose la plus évidente et naturelle à faire. Je n’ai pas osé pour plusieurs raisons. Je ne savais pas si j’aurais mon permis. Si je ne l’avais pas eu, j’aurais repris des cours, je l’aurais revu ; si je l’avais, je m’étais fait la promesse de lui écrire. Tant que j’étais une élève, je n’aurais pas pris le risque de lui nuire en devenant autre chose. Je ne suis pas mineure mais je ne sais pas ce qu’il peut arriver dans ces cas-là. Et puis nous parlions tellement que je connaissais son état d’esprit et ce qu’il traversait dans sa vie privée. Il souffrait beaucoup… J’avais l’impression que ma présence et mon écoute l’apaisaient un peu.

J’ai eu mon permis. J’étais tellement contente ! Et d’un autre côté, cela signifiait que je n’aurais plus à reprendre de cours, que je n’aurais plus de prétexte de le revoir. J’ai tenu la promesse que je m’étais faite : je lui ai écrit. Je lui ai écrit mais pas sur n’importe quel papier. Depuis le début de l’année, alors qu’on commençait à faire connaissance, je gardais dans mon sac un document qui m’apportait du réconfort et me redonnait de la force dans les moments de doute. J’ai écrit quelques mots dessus. Pour lui dire merci et que si il le souhaitait nous pouvions rester amis.

J’y suis allée un soir après mon rendez-vous au psychologue. Je suis passée par une route familière et grisante. Dans le genre ligne droite désertique avec la radio qui hurlait du Ed Sheeran et sa Galway Girl. Je pensais à l’enveloppe dans mon coffre. Je l’ai glissé sous la porte vitrée…

J’ai littéralement remis cette lettre dans les mains du destin… Je ne sais pas si il l’a reçu. Je ne savais pas à quelle heure il commençait le lendemain. Si il était le premier, il tomberait forcément dessus. Si il commençait plus tard, j’espérais que ses collègues déposeraient la lettre sur le bureau de la secrétaire et qu’elle lui remettrait plus tard. Il y avait juste son nom dessus, sans fioriture. Je ne voulais pas attirer l’attention.

Je suis restée plusieurs jours dans l’incertitude. J’espérais qu’il répondrait, qu’il ne me laisserait pas dans le flou même pour me dire non (ce que j’aurais accepté). Je suis passée par plusieurs phases. Ma première idée était qu’il n’avait pas eu la lettre tout simplement. Qu’au lieu de la lui donner, elle avait été mise à la poubelle par qui l’avait trouvée là. Ma seconde idée était qu’il l’avait bien eu mais qu’il trouvait ma démarche méprisante et puérile. J’aurais été qu’une bonne poire bien essorée pendant tous ces mois. Ses confidences, ses larmes, son enfance, son présent ? Du vent ! Mais au final je peux m’imaginer ce que je veux : je ne connais pas la vérité.

J’étais déterminée lundi pour toutes ces raisons. Parce que j’avais aussi besoin de laisser ce temps pour qu’il remette de l’ordre dans sa vie. Je savais qu’il arriverait un moment où il devrait trouver le courage de commencer à faire des choix.

La secrétaire a changé. Quand j’y repense, c’est une bonne chose qu’elle ne me connaisse pas. J’ai demandé si il serait possible de prendre des cours de perfectionnement ? - oui - avec Fr€d ?. Non. J’ai essayé de garder un air dégagé mais quelque chose (je ne sais pas quoi encore) a résonné en moi. Elle m’a appris qu’il était parti depuis 3 semaines et qu’il allait travaillé avec un de ses amis qui se met à son compte. Pour ne pas éveiller de soupçon, j’ai pris également des nouvelles des autres. Chose à quoi elle m’a indiqué : "Eh bien, sa copine S@r@h est toujours là"

Sa copine S@r@h. Que j’ai vu, croisé et eu seulement deux fois.

Il m’a tellement parlé d’elle sans jamais me dire qu’elle était aussi sa collègue. Ce prénom est très répandu et ils sont si foncièrement différents que je ne me suis même pas demandée si ça pouvait être elle. Elle que je trouvais relativement froide/fermée par moment. Je ne me souviens pas de l’avoir vu sourire. Elle m’avait confié une fois qu’elle avait été "grosse comme moi" avant et qu’elle avait fait beaucoup de sacrifices pour être "un sac d’os" aujourd’hui.

Mon esprit a fait subitement des milliers de liens avec tout ce qu’il m’a dit, tout ce qu’elle lui faisait subir, tout ce qu’elle a fait et qu’elle continuait de faire. Il la qualifiait de perverse narcissique.

A titre personnel, en connaissance de ce qu’elle était capable de lui faire, je me suis juste demandée si elle n’avait pas influencé l’inspecteur le jour de mon premier passage de permis puisque c’est elle qui m’a accompagnée. Elle s’est entretenue longuement avec lui avant le début de l’examen. J’ai échoué sans comprendre mes fautes même après coup, même maintenant que je l’ai. Et je savais que je ne l’aurais pas : avant même de monter dans la voiture, l’inspecteur me faisait déjà des remarques.

Et ces deux fois où il a changé d’élève à la dernière minute en me faisant comprendre qu’il aurait préféré rester avec moi ; cette première fois où j’étais avec elle, qu’on l’a croisé et qu’elle est restée de marbre à son sourire, à son salut (je ne savais pas si c’était pour moi ou elle alors je n’ai pas bougé) ; cette deuxième fois où en faisant mes contrôles je me suis rendue compte qu’elle nous suivait… et d’autres choses moins significatives (et moins flippantes). Quant à ma lettre, la probabilité qu’il n’en ait jamais vu la couleur se précise.

Je ne sais pas dans quelles circonstances il a pris cette décision mais il a fait le choix de quitter le lieu de travail qu’ils partageaient. Je n’ai probablement pas le droit de me poser ces questions mais je me les pose quand même parce que je veux qu’il soit bien dans sa vie. Le dernier jour où l’on s’est vus, il m’a dit (et ça fait partie des choses que je n’avais jamais entendu avant dans ma vie) : "Dis-moi, je veux que tu sois bien." C’est pareil pour moi.

Est-ce que cette décision a été prise à deux, pour essayer de sauver ce qu’il reste ? Est-ce elle qui l’a poussé ou chassé après une énième humiliation ? Est-ce lui qui a voulu s’éloigner ? Il m’avait dit qu’il gagnait mieux sa vie qu’elle (et qu’elle avait fait plus de 4000 euros de caprices en 2016) : pourquoi n’est-ce pas elle qui a quitté son poste si elle est la source de rentrée financière la moins conséquente ? Ca aurait été le moins risqué.

Selon mes "calculs" (sagement appris grâce à mon travail), sa démission aurait été déposée très peu de temps après l’obtention de mon permis. J’espère de tout mon coeur que je n’ai pas fait une bêtise.

Il y a des années de ça, j’ai brisé le coeur d’une S@r@h, la première et dernière personne qui m’ait fait une déclaration d’amour en alignant ces cinq mots : "Je suis amoureuse de toi". Quand j’y repense aujourd’hui, c’est peut-être le juste retour des choses : une S@r@h qui brise le mien… et celui de celui qui l’aime.

Mon Dieu, j’avais tellement besoin d’écrire tout ça.