Le journal de Lou

Travailler pour s'oublier

Le sentiment d’abandon se creuse et se précise. Je suis à fleur de peau. Je n’avais pas été aussi fragile depuis des mois. J’ai appelé le CMP pour être sûre qu’on ne m’oublierait pas, qu’on ne me laisserait pas faire une rechute. Il me fait peur ce mot. On doit me rappeler "peut-être la semaine prochaine". Sans certitude.

Je ne me sens en sécurité qu’à la maison. Si je mettais écoutée, j’y serais restée toute la semaine sans donner signe de vie. Mais je sais qu’être enfermée entre quatre murs avec l’intrusion intempestive d’idées noires ne m’aidera pas. Ca ne m’a jamais aidé. Je dois rester connectée à ma vie sociale même si elle est finalement assez routinière. Je dois m’occuper l’esprit et je le comble par le travail. Beaucoup.

Je ne sais pas si j’ai bien fait d’en parler à ma manager. Le but de la démarche n’était pas d’attirer son attention ni de vider mon sac. On a toutes les deux d’autres choses à faire. Je voulais simplement la prévenir que ma vulnérabilité pourrait me rendre temporairement inapte et qu’en cas de grosse crise j’irai aux urgences avant de me mettre en danger. Juste histoire qu’elle ne panique pas et que quelqu’un pense à prendre le relais. Aller chercher le courrier, à faire toutes ces petites choses qu’on ne remarque jamais par habitude…

J’ai un peu honte d’être allée la voir pour lui raconter cette partie de ma vie, de ma personnalité. Elle m’a vu entaillée. J’assume. D’un autre côté, je préfèrerais toujours la vérité à la rumeur ou aux idées reçues. Je suis assez hermétique comme collègue. Je ne suis pas très bavarde. Je n’aime pas beaucoup les questions personnelles au travail. Je raconte peu ma vie. Je ne sais pas si c’est parce qu’il y a très peu de choses à en dire ou simplement parce que je suis convaincue d’être ennuyeuse comme la pluie et de nature triste. Ou juste parce que ça ne regarde que moi, que je ne suis pas là pour ça.

Quand on me demande d’où je viens, ce que j’ai fait et été pour devenir la personne que je suis aujourd’hui… A chaque fois que je dois me raconter… Je fuis. C’est toujours mieux que d’exposer toutes mes cicatrices plus ou moins fraiches, d’avoir à me justifier sur pourquoi il me faut plus de temps que les autres pour me relever, pour passer à autre chose. Pourquoi il me faut longtemps pour avoir confiance en l’autre et l’éternité pour avoir confiance en moi.